C’est tellement plus que faire la cuisine…

L’autre jour, Irène du blog La Nébuleuse, a partagé cet article du magazine en ligne The Week, intitulé « It’s so much more than cooking« . J’ai beaucoup aimé l’article et je me suis dit que j’allais le traduire pour vous le partager. Le sujet de la charge mentale est un sujet qui me tiens de plus en plus à coeur (alors même que je n’en souffre pas) et j’ai eu envie de traduire cet article pour le rendre accessible à d’autres personnes et, qui sait, réveiller quelques consciences. Si cet article vous fait réagir, on en parle dans les commentaires 🙂

Bonne lecture !


Imaginez l’intérieur de votre réfrigérateur – plein ou vide, sale ou propre. Sans regarder à l’intérieur, nommez trois aliments que vous savez que vous avez. (Je pense aux aubergines, à la laitue et au fromage râpé).

Maintenant, pensez à la quantité de chaque article que vous avez. (deux grosses aubergines, la moitié de ma salade, et un sachet non ouvert.) Pensez à la date d’achat et à la date à laquelle vous devrez les cuisiner avant qu’ils ne pourrissent (les aubergines ont été achetées il y a une semaine et commencent à flétrir. Je donne deux jours à la laitue. Et le fromage n’est pas ouvert, mais je ne me souviens pas quand je l’ai acheté. Quelle est la date limite de consommation ?)

Pensez ensuite aux repas que vous pourriez préparer avec chacun de ces ingrédients. Pensez au nombre de portions pour ces repas et à la durée de conservation des restes. Pensez aux autres ingrédients qu’il vous faudrait acquérir pour préparer ces repas. Pensez au coût de ces ingrédients et à l’argent que vous avez pour les acheter. Pensez aux personnes qui mangeront avec vous, à ce qu’elles aiment ou n’aiment pas, et ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas manger. Pensez au temps que ça prendra pour cuisiner. (Combien de temps avant le repas ? à quel point ai-je faim ? à quel point les autres ont-ils faim ?) Pensez à l’inévitable vaisselle qui suivra, à qui la fera, et combien de temps après le repas sera-t-elle faite ? Pensez que tout cela recommence chaque fois que vous cuisinez.

Charge mentale cuisine

Se nourrir et nourrir les autres implique beaucoup de travail. Même dans notre culture américaine obsédée par la nourriture – où les recettes sont virales sur les réseaux sociaux et où les gens prennent du plaisir à regarder d’autres personnes cuisiner à la télévision – une grande partie de ce travail lié à la préparation des repas reste invisible. Nous parlons de recettes, de nourriture et parfois de nettoyage, mais nous ne parlons pas de tout le reste du travail, tant physique que mental, qui est regroupé dans le seul mot « cuisiner ».

En tant que cuisinière à domicile passionnée, je prends beaucoup de plaisir à transformer les matières premières en aliments délicieux et nourrissants. J’adore planifier des repas élaborés ou faire quelque chose de rapide et savoureux à partir de ce qu’il y a dans le frigo. Par choix, et aussi par habitude, j’ai pris en charge la quasi-totalité de la préparation des aliments de mon ménage. Je demande à tous le monde de sortir de la cuisine quand vient le temps de préparer ou, s’ils ont envie de cuisiner, je passe mon temps derrière eux à vérifier ce qu’ils font. Puis, il y a environ un an, j’ai eu une crise de sanglots dans la cuisine devant mon conjoint.

Tout a commencé de la façon la plus innocente : il avait invité un ami à dîner, mais j’étais sous pression et je n’avais ni le temps ni l’énergie mentale de m’en occuper. « Je vais préparer le dîner ! » dit-il. « Tu n’as rien à faire. »

Ce soir-là en revant du travail, il passa la porte, bouillonnant d’enthousiasme. Je l’ai retrouvé dans la cuisine, alors que j’étais épuisée et affamée. « Ok, je suis prêt à commencer à cuisiner, » dit-il. « Qu’est-ce qu’on a dans le frigo ? »

Je l’ai regardé fixement pendant un moment et je me suis sentie pleine de frustration. La violence de ma réaction m’a même surpris. Pourquoi diable étais-je si contrariée ? J’ai respiré un bon coup, essayer de reprendre le contrôle de mes émotions, et après un certain nombre de conversations hésitantes et trébuchantes au cours des quelques mois suivants, j’ai fini par mettre le doigt sur ce qui me chiffonnait.

charge mentale préparation repas

En offrant de préparer le dîner, mon mari, avec les meilleures intentions du monde, s’était concentré sur la seule chose qu’il avait promis de faire : prendre une poêle et une casserole, y mettre quelque chose à l’intérieur et rendre les aliments comestibles. Mais ce que je voulais qu’il fasse était beaucoup plus complexe. Tellement ancrée dans mon expérience de la cuisine, je n’ai même pas pensé à lui expliquer. Je voulais qu’il prenne le relais : pour vérifier quels ingrédients nous avions déjà, et ce que nous devrions utiliser ; pour planifier un repas qui répondrait aux besoins et préférences alimentaires de chacun (incluant une quantité équilibrée de protéines et d’amidon, et au moins un légume). Je voulais qu’il cherche des recettes, qu’il fasse une liste de courses si nécessaire, et qu’il s’arrête au magasin sur le chemin du retour. Je voulais qu’il fasse apparaître de la nourriture sans que j’ai à y penser.

Je voulais qu’il prépare le dîner. Et, avant de partir travailler ce matin-là, il n’avait même pas pensé à regarder dans le frigo. Ce n’était pas entièrement de sa faute : je me suis rendue compte qu’il ne pouvait pas deviner le processus de préparation tout seul parce que j’avais trop bien revendiqué mon titre de gardienne de la nourriture et du repas.

Pour ceux d’entre nous qui cuisinent fréquemment, la planification et l’élaboration des repas deviennent un bruit de fond. Cela fait partie de la charge mentale, de la liste courante des petites décisions et des connaissances nécessaires pour entretenir un ménage. Et avec tant de charge mentale, les femmes cisgenre comme moi finissent par tout porter sur leurs épaules. Nous sommes entraînées à prendre une trop grande part de charge mentale sans nous plaindre.

Et puis la cuisine est encore une activité très féminisée ; c’est une compétence que les filles sont implicitement censées non seulement apprendre, mais aussi prendre plaisir à faire. Pour être féminine, nous dit-on, nous devons être hospitalières, attentionnées, généreuses – des qualités qui sont intimement liées à l’alimentation de ceux qui nous entourent. Si un repas n’est pas équilibré et complet, si quelqu’un n’est pas satisfait de sa portion, si elle coûte trop cher ou si elle n’arrive pas sur la table à temps, c’est un échec personnel.

Bien sûr, je connais beaucoup de femmes cis qui n’ont que peu ou pas d’intérêt pour la cuisine, et un plus petit nombre d’hommes cis qui se chargent volontiers de la préparation des repas pour l’ensemble de leur ménage. Mais quand j’entends une femme admettre qu’elle ne cuisine pas, c’est généralement avec embarras ou honte dans la voix ; quand j’entends un homme dire qu’il cuisine pour sa famille, c’est un signe de fierté, un signe de dépassement de soi.

Comme on s’attend à ce que les femmes sachent comment cuisiner à l’âge adulte, nous avons tendance à être meilleures, ou du moins plus entraînées, que nos partenaires masculins dans ce domaine. Quand vous êtes meilleur à quelque chose, il semble tout à fait naturel que vous soyez celui qui le fait le plus. Et si c’est vous qui cuisinez, il est tout naturel que vous fassiez tout le travail qui y est associé. Parce que nous n’avons pas de nom distinct pour ce travail – tout cela n’est que de la « cuisine » – celles et ceux qui ont intériorisé la charge mentale relative à l’organisation des repas définissent « la cuisine » d’une certaine manière, et ceux qui ont été autorisés à faire autre chose pendant ce temps, la voient très différemment.

Quand mon mari s’est porté volontaire pour faire la cuisine ce soir-là, j’ai pensé qu’il me permettait de me libérer de certaines tâches, afin que je puisse faire vraiment autre chose ailleurs. Sauf qu’il pensait être juste là pour un peu de travail manuel. Nous parlions des langues différentes.

En ce qui concerne les mariages cis hétéros, le mien est plutôt égalitaire. J’en suis fière. Et pourtant, quand il s’agit de la préparation de la nourriture, nous nous sommes glissés dans nos rôles sociétalement définis : moi en tant que patronne de la cuisine et mon mari en tant que personne qui suit les instructions et qui reste en dehors de mon chemin. C’est moi qui me souviens lequel de nos proches est allergique au poivre noir, quel magasin stocke la marque de bretzels qu’il aime, et quand avons-nous acheté ce pot de beurre d’arachide au fait ? Mais aucun de nous ne s’était rendu compte de l’impact mental de cette dynamique, jusqu’à ce soir-là.

J’aimerais dire que c’est la dernière fois que nous avons eu cet dispute, que nous avons tout réglé maintenant. Mais la charge mentale de la préparation des repas est toujours déséquilibrée. J’aime encore cuisiner plus que mon mari ; je suis toujours la gestionnaire du frigo. Mais au moins maintenant, nous pouvons reconnaître et nommer les forces à l’œuvre – juste un pas de plus vers l’équilibre.

3 commentaires sur “C’est tellement plus que faire la cuisine…

  1. Très bel article. Comme ça va mieux en le disant, je me rends compte en effet de tout le travail qu’il y a derrière le mot cuisiner mais j’en avais déjà bien conscience. Le fameux « qu’est ce qu’on mange ? » Et la réponse du mari … je ne sais pas ! Qu’as tu prévu ? A la maison, c’est madame en cuisine et monsieur au bricolage. Très « téléphoné » ! Mais si on traduit cet article du point de vue du mari bricoleur ? N’était ce pas la même chose ? Je me dis ça car je me sens bien incapable de planifier une grosse session de travaux à la maison. Que dois je faire (monter un placard) que me faut il comme matériel, quelles sont les dimensions, quels matériaux, la préparation du chantier, le nettoyage du chantier etc … donc, quand mon mari ne sait pas s’y prendre pour préparer le repas je relativise.
    Merci pour cette traduction !

    1. Merci pour ce commentaire 🙂 C’est très intéressant ce que tu dis ! Alors effectivement, on peut décliner la charge mentale liée à la cuisine a à peu près tous les domaines de la vie quotidienne et professionnelle. Et c’est certain que les hommes sont plus adeptes du bricolage que de la cuisine dans de nombreux foyers et ont probablement une charge mentale lié à cela aussi. Maintenant, il faut distinguer ce qui est occasionnel, voire anecdotique, de ce qui est récurrent. On fait la cuisine tous les jours, et chaque jour le « qu’est-ce qu’on mange » revient. Dans la plupart des ménages en revanche, le bricolage n’est pas une tâche quotidienne et, lorsqu’elle l’est, c’est pour un temps donné pour un projet (faire une chambre d’enfant, emménager etc) qui généralement ne dure pas des années. De plus, même si l’homme est souvent en charge du bricolage, je me demande deux choses : Qui se charge de la coordination des travaux, de traiter avec les prestataires, signer les devis etc quand on parle de gros travaux faits par une entreprise (et donc plus de bricolage) ? Et qui est à l’initiative d’un projet de bricolage à la maison ?

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