Un autre dimanche sans famille

Il y a bien longtemps qu’elle n’y avait plus pensé. Les dimanches, depuis leur départ, s’étaient enchaînés, ne se ressemblant jamais. Le dimanche désormais pouvait être un lundi ou bien un jeudi. Les jours n’avaient plus d’importance, ils étaient tous la promesse d’une possibilité. Le temps avait désormais une saveur différente car elle le possédait.

Elle avait fini par perdre cette notion du « week-end ». Ces deux jours de fin de semaine que l’on attend indéfiniment n’étaient plus. Elle vivait chaque nouvelle journée comme un nouveau dimanche : un moment particulier où elle était libre de tout décider.

Elle n’avait pas ressenti cette sensation depuis longtemps.

Celle de se dire que ça y est, enfin, elle pouvait souffler et faire ce qu’elle voulait. En même temps, c’était aussi pour ça qu’ils avaient décidés de tout quitter : ils voulaient faire ce qu’ils voulaient. Fini le stress de la semaine, fini de retenir sa respiration, chaque matin un peu plus longtemps. Fini de rentrer le soir, épuisé par une journée chiante à mourir. Ils avaient voulu rompre avec cette vie lente et monotone, celle dans laquelle, petit à petit, tout notre être se perd et finit par se noyer.

Comme pris dans un tourbillon de folie, ils avaient tout plaqué et dis au revoir à tout le monde du jour au lendemain.

Plus d’un an s’est écoulé depuis son dernier dimanche en famille. Elle se remémore avec nostalgie ces derniers instants passés près des siens lorsqu’ils se réunissaient tous autour d’une grande table pleine à craquer de mets aussi divers que délicieux. Elle se souvient à quel point elle aimait les pâtisseries réalisées avec amour par sa tante ou sa grand-mère. Elle se revoit demander une seconde part de tarte à la fraise, un troisième morceau de fondant au chocolat et puis une dernière cuillère de tiramisu, juste pour la gourmandise de manger du mascarpone.

Soudain, la tristesse l’enveloppe. Elle n’avait pas repensé à ces moments précieux depuis si longtemps. Dans la fureur de la découverte, dans l’impatience du voyage, elle a mis de côté sa vie d’avant. Elle a consciencieusement mis de côté ces instants passés auprès de ses proches. Non pas parce qu’elle voulait oublier, mais bien parce qu’elle voulait avancer et ne plus douter.

Au début, chaque nouvelle rencontre, lui rappelait la maison, ses parents et ses amis. Chaque nouvelle discussion la ramenait au plus près de ses souvenirs. Et à chaque nouvel au revoir, la déchirure était plus forte. Elle revivait éternellement ces au-revoir douloureux et ne pouvait empêcher les larmes de couler.

Alors elle a décidé de prendre de la distance.

Elle continuait à donner des nouvelles bien sûr, mais elle a arrêté de penser, chaque jour, à eux. Comme elle a arrêté de voir en chaque nouvelle personne une partie de ses amis. Parce qu’à force, c’était trop dur. Partir, c’est définitivement faire des sacrifices. Et le plus gros des sacrifices, c’est celui de quitter ses proches. Pour de vrai et pour longtemps.

Alors elle a mis son ancienne vie entre parenthèse. Elle ne gardait que des anecdotes vagues, à base de « je connais quelqu’un » ou bien « j’ai un pote qui ». Mais sans aller plus loin. Pas de nom, pas de description, pas de lien d’affection. Pour se protéger. Ça ne veut pas dire qu’elle ne les aime plus, non, au contraire. Ça veut simplement dire qu’elle les aime trop.

Elle les aime tellement que penser à eux lui donne envie de sauter dans le premier avion pour les retrouver. Elle les aime tellement que chaque fois qu’elle rencontre quelqu’un qui porte le même prénom que sa meilleure amie, elle a envie de pleurer dans leur bras et s’excuser. Elle les aime tellement qu’à chaque anniversaire, mariage ou naissance, elle se maudit d’avoir pris cette décision de partir. Quelle folie ! Qui a envie de rester aussi loin de sa famille ? Qui est assez fou pour leur infliger ça ?

Alors, en ce dimanche, attablée dans un petit boui boui au bord d’un route beaucoup trop bruyante, elle prend un moment pour y penser. Elle se laisse envahir par le souvenir, envelopper par les émotions, remplir de mélancolie. Et ça fait du bien d’y repenser. Elle sourit face à son énième plat de nouille.

« Qu’est ce que tu veux manger pour ton anniversaire ?

– J’en sais rien… des pâtes au poulet rôti ?»

Un léger sourire se dessine sur ses lèvres. Si elle avait su qu’elle mangerait autant de nouilles quelques années plus tard…


Ce texte est écrit dans le cadre du Défi d’écriture du Café des Blogueuses autour du thème « Dimanche en famille ».

Je vous laisse d’ailleurs aller découvrir ces trois blogs que j’aime beaucoup :

https://civis-mundi.com/

https://bonheurminimaliste.com/

https://lesyeuxbleus.net/

 

6 commentaires sur “Un autre dimanche sans famille

  1. Je rêve de faire le tour du monde mais je sais pertinemment que partir pendant des mois loin de ma famille me serait totalement impossible (j’admire d’ailleurs les gens qui en sont capables), ce sera donc un tour du monde en plein de fois (si tant est que j’y parvienne, quand on souffre d’un trouble anxieux généralisé, sortir de sa zone de confort est très compliqué ^^) !

    En tout cas, je trouve ton texte très touchant, tu exprimes très bien ce déchirement des voyageurs au long cours dont beaucoup de blogueurs voyage parlent sur leur blog.

    1. Merci. Effectivement, la distance n’est pas toujours facile à gerer. Mais avec le temps, je crois qu’on S’y fait. Ce texte est inspiré de mon vécu mais n’est pas mon ressenti exact. J’ai eu une vraie période avec le moral dans les chaussettes l’année dernière en Argentine. J’y ai mis fin en rentrant pour noel. Puis il fallait absolument que je reparte. Aujourd’hui, je gère bien mieux la distance je crois 🙂

      Et je te souhaite de faire ton tour du monde à ton rythme car c’est la meilleure des expérience 🙂

  2. Coucou !
    En lisant, je n’ai pas arrêté de me demander : mais Est-ce qu’on est vraiment obligé de faire ce choix ?
    J’adore voyager, découvrir. Mais pas au détriment de mes proches. Si je devais choisir entre ne plus jamais partir ou ne plus jamais revoir mes proches, mon choix serait très rapide et très simple : je resterais !
    Toutefois, je n’ai pas l’impression qu’un juste milieu est impossible à trouver. Quelques voyages, et puis de longs mois auprès des miens pour tout leur raconter et écouter leurs récits à eux.
    J’ai autant l’impression de voyager quand je pars que quand je les rencontre, mes amis, ma famille… Pour moi l’un ne va pas sans l’autre.
    Je ne m’imagine pas être clouée dans ma ville et ne pas en bouger, d’ailleurs j’ai des amis aux quatre coins de la France et ailleurs. Mais je ne m’imagine pas non plus passer mon temps loin des miens.
    Merci pour ce texte qui donne à réfléchir.

    1. Merci Flo pour ton commentaire !
      Effectivement, je suis un peu comme toi, je n’ai pas envie de faire un choix. J’ai fait le choix de partir il y a plus d’un an, j’entretien le lien via des messages réguliers et mes articles de blogs. Néanmoins, même si j’adore voyager, je n’envisage pas de m’installer définitivement loin de mes proches. C’est certainement la raison pour laquelle je ne m’imagine vivre nulle-part durablement sauf en France. Nous savons que ce voyage ne sera pas éternel. Nous savons que nous devrons rentrer, mais nous savons aussi que nous aurons très envie de repartir pour quelques mois de voyages régulièrement.
      Alors nous optons pour la voie du « je ne fais aucun choix » mais cela, j’ne parlerai certainement une autre fois 😉

  3. j’aime beaucoup cet article .. je suis celle qui est restée de l’autre coté du monde .. celle qui attend ton retour avec impatience, celle qui se dit chaque jour que son propre changement de vie est tombé à pic (au boulot à Paris, elle n’aurait pensé qu’à sa voyageuse ..). Je suis ravie de lire que ta vie sera plutôt en France, j’ai adoré ta référence au repas d’anniversaire, et je suis fière d’avoir des filles qui prennent leur vie en main et qui osent prendre ces décisions difficiles si jeunes …. Le quotidien est difficile quand j’y pense, mais comme on dit « les voyages forment la jeunesse » et il faut savoir être « égoïste » et parfois ne pas penser aux autres, à ceux qui restent de l’autre côté du monde (et qui finalement s’en sortent aussi de ce foutue distance) ….

  4. Je profite de mon séjour à Angers, toute seule dans ma chambre d’hôtel, pour lire les articles de ce blog plus intime. Et je me rends côté qu’il m’a fallu des années pour , enfin, pouvoir quitter la maison , seule ,pour faire des choses qui me plaisent. Bien sur cela.n’a rien à voir avec la distance que vous avez pris avec vos familles. Et je suis heureuse pour toi. Heureuse que ce projet qui te tenait tant à cœur se passe aussi bien. J’admire cette maturité. Celle qui m’a manqué pendant tellement d’année. Celle qui me permet aujourd’hui d’avoir assez d’assurance pour prendre de la distance. Je me rend compte que bien sur c’est bien peu de choses par rapport à ce que vous faites. Mais pour moi c’est déjà bien. J’ai souvenir de la.dure épreuve que j’avais vécu à 20 ans en quittant parents et amoureux pendant 3 petites semaines seulement pour aller faire un stage à St Honoré les bains pour ma formation d’EJE. Peut être un petit traumatisme ? En tout cas jamais plus je ne suis partie seule. Jusqu’à cette envie d’enfin d’oser. Pas trop loin, peu de temps, mais pour moi c’est déjà beaucoup. Gros bisous ma puce. Et continues à nous faire partager tes réflexions et tes beaux écrits.

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