état d'urgence

Vous reprendriez bien un peu d’état d’urgence ?

Il paraît que le nouveau gouvernement prévoit de faire intégrer les règles de l’état d’urgence dans le droit commun. Ils appellent ça un « projet de loi antiterroriste » dans lequel, grossomerdo, ils décident d’inclure toutes les lois exceptionnelles de l’état d’urgence qui, de fait, ne deviendront plus vraiment exceptionnelles.

Ça ne vous fait pas tiquer ? Moi si, quand même.

Depuis les attentats de Paris en novembre 2015, la France est maintenue par les gouvernements successifs, en état d’urgence. Je ne vous apprends rien. L’état d’urgence permet aux autorités préfectorales et au ministère de l’intérieur, une plus grande marge de manœuvre, notamment en ce qui concerne les liens avec la justice.

Quand l’état d’urgence fait fi de la justice

Ainsi, sous état d’urgence, les préfets des départements peuvent décider qui a le droit de se déplacer (en liberté) et où, peuvent demander l’interdiction de manifestations publiques, la fermeture temporaire de lieux publiques et culturels. Ils peuvent aussi ordonner des perquisitions à domiciles, des fouilles de voiture et avoir recours au tribunal militaire pour des affaires qui, normalement, sont gérées par la cour d’assise du département. Bref, l’état d’urgence administre au département quasiment les plein-pouvoirs en matière de sécurité, de justice et, soyons fous, de liberté. Tout cela dans l’unique but, nous dit-on, d’éviter de nouvelles actions terroristes.

 

la justice et l'état d'urgence

 

Oui mais voilà, en 2016, quelques mois après que ces mesures ont été prises, certains chiffres sont sortis. Ce sont des milliers de perquisitions, arrestations, assignés à résidence, fichés S qui ont été ajoutés aux archives… pour un nombre dérisoire d’affaires qui ont réellement eu un lien avec le terrorisme. On est clairement en droit de se poser la question de la nécessité d’un état d’urgence depuis autant de temps. Surtout quand ces affaires n’ont rien à voir avec le but premier de la manœuvre : l’antiterrorisme.

Je ne sais pas si vous saviez mais dès le début de l’état d’urgence en France, ce sont surtout des citoyens innocents (qui n’ont eu aucun rapport avec une quelconque affaire terroriste), des écologistes et d’autres personnes militantes engagées dans des actions de mobilisation contre la politique du gouvernement, qui ont été assignées à résidence, fichées S et tout le toutim[1]. Des écologistes ! Quelqu’un m’explique le rapport avec le terrorisme ? En tout cas le terrorisme que nous sommes censés combattre ?

 

 

Alors nous voilà, en juin 2017, un an et demi après le début de cet état d’urgence « provisoire ». Les arrestations ont certes diminuées, mais la volonté du gouvernement, elle, reste la même. Ils n’ont absolument pas prévu de mettre fin à cet état temporaire, ils prévoient même de l’instaurer dans le droit commun. Le Monde a en effet révélé un document (voir les liens en fin d’article) prouvant qu’un projet de loi visant à rendre ces mesures exceptionnelles plus vraiment exceptionnelles, étaient en train d’être étudié par notre nouveau premier ministre. Les mecs veulent inscrire ces mesures dans le droit commun et ainsi donner aux préfets des départements et au ministère de l’intérieur, des libertés qui jusqu’alors n’étaient pas envisageables sans l’aval de la justice. En clair, on écarte la justice, comme ça on fait ce qu’on veut sous couvert « d’antiterrorisme ».

Moi ça m’interpelle.

Je me demande vraiment s’ils n’en ont pas marre de nous prendre pour des cons.

Nan mais sérieux, ça fait un an et demi que leur manège tourne, un an et demi qu’on est en état d’urgence, qu’on est censé être en mode haute sécurité pour notre protection. Et pourtant, on n’a pas évité les attentats de Nice l’an dernier et on en a évité un de justesse il y a quelques jours sur les Champs Elysées. Les gars nous font croire qu’ils gèrent la situation mais quand on voit que ce sont 21 interdictions de manifestation qui ont été ordonnées sur une période de 3 mois, en 2016, et quand on sait que seulement 7% des perquisitions et 3% des arrestations ont donné lieux à des poursuites judiciaire, on est en droit de se poser la question du bien-fondé de l’état d’urgence.

À quel moment devons-nous avoir peur pour notre démocratie ? À quel moment pouvons-nous dire que l’on nous prive de nos libertés ? L’état d’urgence met clairement en danger notre liberté de parole et d’action en favorisant la sécurité à tout point de vue. Les mesures sont larges et interprétées par des personnes malintentionnées, peuvent être très dangereuses.

Quand la justice n’est plus là pour décider de ce qui est bon ou ce qui est mauvais, quand la neutralité n’a plus sa place dans les décisions prises par le gouvernement, comment peut-on être sûr que la police sera juste et qu’elle n’agira pas que pour ses propres intérêts ou ceux du gouvernement ?

Laissez-moi en douter. Les exemples de policiers véreux ou racistes, y’en a pas mal. Les affaires Rémi Fraisse, Adama Traoré et celle de Théo en début d’année ne sont probablement que la partie visible de l’iceberg.

Et je ne parle pas, côté politique, de tous ces hommes et femmes qui prétendent agir dans notre intérêt, alors que l’on sait pertinemment que le seul intérêt qu’ils soutiennent c’est celui des grandes entreprises et le leur, évidemment. Le Tafta, l’affaire Fillon, et autres accords ou affaires d’hypocrites nous le rappelle très bien.

Histoire d’une « comédie sécuritaire »

 

videosurveillance état d'urgence

 

Depuis 2002, ce sont déjà plus d’une centaine de lois sécuritaires qui ont été créées. Bruce Schneier, un essayiste américain et chercheur en sécurité informatique, emploie le terme de « comédie sécuritaire » pour parler de cette folie que, depuis les attentats de 2001, les gouvernements d’occident ont à toujours vouloir plus de lois pour la sécurité, alors même qu’ils ne mettent pas vraiment en œuvre plus de moyens pour améliorer la sécurité.

Et tout ceci pour qui ? Pour nous, pour les citoyens ?

On nous noie dans cette idéologie de la sécurité. On nous fait croire que nous vivons dans un monde d’insécurité et cela fait le jeu de nombreux politiques, de droite notamment. Tout est fait pour que l’on ait peur. Les discours et les informations nous orientent et nous donnent l’illusion que nous avons besoin de toujours plus de sécurité. On a peur et on remet notre sort aux mains du plus puissant, du plus à même de nous protéger, soit disant. Vidéo surveillance dans les lieux publiques, dans les écoles, dans les immeubles, présence policière et militaire accrue, pour que notre sentiment d’insécurité diminue ? Vraiment ?

Sérieux, les gars ! Quand je suis rentrée en France à Noël, et que j’ai vu ces militaires se baladant, tranquilles pépouze avec leur arme de guerre entre les mains dans les rues de Lyon, je ne me suis pas dit « ah, c’est bien, mon sort est entre de bonnes mains ! ». Je me suis plutôt demandé ce qu’était en train de devenir mon pays.

De l’intérêt des politiques

Dans un monde comme celui-ci où l’idéologie capitaliste écrase toutes les autres formes de pensées, je crains simplement que ces mesures liberticides et autoritaires nous plonge encore plus dans un état tout puissant qui ne suit que ces intérêts, et ne cherche pas à faire semblant. J’ai peur que le racisme ambiant et l’individualisme de notre société n’en soit qu’exacerbé.

En février, les politiques eux-mêmes ont reconnu que l’état d’urgence ne servait plus à rien. Et pourtant, aujourd’hui, on ne parle pas vraiment de le lever… Vous savez pourquoi ? Pour les intérêts des politiques. Comment se feront ils réélire si, l’année où nous levons l’état d’urgence, un nouvel attentat terroriste se produit ? Quelle sera leur crédibilité ? C’est le grillage assuré. Alors pour éviter une telle humiliation et la perte des prochaines élections, on s’enfonce dans cette comédie sécuritaire. Et nous ? On ne dit rien. Pourtant, on sait qu’ils vont nous entuber. Mais non, on ne dit rien, parce qu’au fond, on a trop peur. Et parce qu’on est résigné, aussi. Je crois.

N’empêche, c’est un jeu dangereux auquel nous jouons. Nous choisissons nos représentants. (enfin, nous croyons les choisir. Déjà là, ils nous entubent, mais c’est un autre sujet.) Ce gouvernement élu avec une majorité toute relative (avec ou sans abstention ?), fait bien ce qu’il veut. À commencer par nous autoriser à l’ouvrir ou pas. Et définitivement, inscrire les principes de l’état d’urgence dans le droit commun ne jouera pas en faveur de nos grandes gueules.

 

[1] https://rebellyon.info/Breves-de-l-etat-d-urgence

 

Pour compléter la réflexion en chiffres et en faits, je vous suggère :

Et pour aller plus loin :

 

Et toi, t’en penses quoi ? Pour toi l’état d’urgence est il encore nécessaire ?
Te sens-tu plus en sécurité ?

 




Si l’article t’a plu, n’hésite pas à le partager à tes amis ! Et si tu souhaite recevoir les derniers articles dans ta boite mail, tu peux aussi t’abonner au blog en remplissant le formulaire ci-dessous 🙂


Also published on Medium.

7 commentaires sur “Vous reprendriez bien un peu d’état d’urgence ?

  1. Tout d’abord, merci Laure d’avoir rédige cet article sur ce sujet d’actualité qui m’en tracasse, surtout quand j’entends des commentaires autour de moi qui trouvent ça plutôt bien. Perso, ça m’inquiète l’idée de savoir que les pouvoirs qui ont été séparés vont en partie revenir à une même entité. On n’est pas encore revenu à la monarchie ou à l’empire mais ça pue tout ça… donner des pouvoirs judiciaires à des politiques (dont la formation et l’expérience n’ont probablement pas de lien avec des décisions judiciaires), je trouves ça flippant. Plus de présomptions d’innocences, de simples soupçons suffiraient?! bonjour le jour où un préfet aura un différend ou qqun dans le nez… en exagérant : « toi j’en t’aime’ pas, allez les gars, je trouve qu’il est louche, hop assigné à résidence et touti quanti ».

    Merci d’avoir partagé des liens également. Je viens de lire le 1er du Monde et j’ai peur trop de lire les autres…

    Je crois qu’au-delà de la peur ambiante qui règne, les gens son temps résignés et préfère se concentrer sur la vie de tous les jours, son confort perso et son bonheur perso. En disant cela, je m’inclue en partie dedans, car c’est malheureusement parfois déprimant et décourageant à mes yeux la société actuelle… c’est nul comme raison je le sais bien, et c’est pour cela qu’à mon petit niveau, j’essaie de me renseigner, de réfléchir et d’engager le dialogue autour de moi afin de réveiller les esprits, sans prétention aucune.

    1. Même si ces décision n’affectent pas tout le système judiciaire et toutes les décisions qui en découlent, c’est vrai que c’est quand même flippant. Les formulation du textes sont très larges et peuvent autant englober des affaires de terroristes comme n’importe quelle autre affaire qui revêt un aspect politique. On l’a vu avant la Cop21, plusieurs militants se sont fait assigné à résidence… Dans ces conditions nous sommes totalement en droit de nous demander si on ne se fait pas un peu baiser.

      Effectivement, on préfère largement regarder son nombril plutôt que de voir les choses en grand et avoir une vision plus générale et humaniste. c’est comme de dire « je m’en fous que mes données internet soit collectés, je n’ai rien à cacher » ouais, t’as peut-etre rien à cacher mais en même temps, tu n’as plus de vie privée. Tant que les gens ne sont pas concerné (ou ne se sentent pas concerné) alors ils s’en foutent et boivent les paroles des politiques comme du petit lait, sans se poser plus de question. Et c’est bien dommage. En même temps, personne n’a intérêt à ce que le peuple soit plus humaniste, alors hop, on fait tout pour les isoler et les rendre encore plus individualiste. Au début de l’état d’urgence, il y en avait même qui dénonçait leur voisin barbu qui avait décidé de se raser… Mais où va-t-on ?

  2. Personnellement, j’ai été opposé à l’état d’urgence dès la minute où il a été mis en place parce que 1) on sait parfaitement que cela n’empêche rien et d’ailleurs on l’a bien vu 2) j’avais peur qu’on se retrouve avec un Patriot Act à l’américaine.

    Peur justifiée parce que c’est bel et bien ce qui nous pend au nez. Je suis furieuse. Le prochain coup, ce sera quoi ? Installer un camp façon Guantanamo sur l’île d’Oléron ? Et la Déclaration des droits de l’homme dans tout ça ? On en fait quoi ? Des avions en papier ? Et la démocratie, bordel ? C’est juste un mot pour faire joli dans la description de notre pays ?

    J’ai été choquée quand j’ai appris que n’importe qui pouvait être fiché S pour des prétextes aussi légers qu’être écologiste. D’accord ce sont des écologistes qui ont commis des délits du style arrachage de culture OGM mais être fichés S comme le premier terroriste venu (sachant que les ¾ de ces derniers ne le sont justement pas), sérieusement ? !!!

    « La comédie sécuritaire » c’est bien trouvé, c’est exactement ça. Voir des militaires avec de gros flingues se balader devant mon centre commercial à Noël 2015, perso ça ne m’a pas rassurée, ça m’a terrifiée (j’ai une peur bleue des armes). Je ne me sens pas plus en sécurité avec l’état d’urgence.

    On commence à avoir un gros problème de séparation des pouvoirs en France. Déjà j’ai toujours trouvé que l’exécutif était trop fort et je pense qu’on devrait le supprimer ou le réduire à des fonctions d’apparat comme ils le font dans certains pays. Quant au système électoral, c’est une vaste blague.

    George Orwell devait avoir une boule de cristal quand il a écrit 1984 !

    1. Merci Caro pour ton intervention ! Je n’ai rien d’autres à ajouter, je suis 100% d’accord avec toi. Et concernant Georges Orwell, j’ai failli faire une partie qui faisait un parallèle avec les dystopies mais je me suis ravisée. Tu as lu entre les lignes ^^

  3. C’est agréable de pouvoir échanger sur ce sujet et d’ouvrir le débat en tout cas 🙂
    Je me ravise un peu sur ce que j’ai dit sur le préfet, manque de savoir de ma part… j’aurais dû me renseigner avant d’écrire mais je rectifie quand même maintenant que c’est fait.
    Je pensais qu’un préfet était un mec élu qui sortait d’un peu n’importe où et bien non…
    Je partage pour celles et ceux qui ne savent pas comme moi :

    « Plus qu’un métier, la fonction de Préfetdésigne un grade de la Fonction publique d’Etat. Pour l’atteindre, il est indispensable de disposer de connaissances pointues dans les domaines du droit public, de la gestion publique et de l’économie. Mais ce n’est pas tout. Un Préfet gère de nombreux fonctionnaires sous ses ordres. A ce titre, il possède des bases solides en matière de gestion des ressources humaines et de management public. Bien entendu, il maîtrise parfaitement les rouages de l’administration qu’il dirige et connaît sur le bout des doigts le contexte socio-économique de son territoire.  »

    C’est bien, il ne sort pas de nulle part. MAIS rien à voir avec la justice… la fille persiste 😛

Dites-nous ce que vous en pensez ! Participez à la discussion, n'ayez pas peur ;)