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Redonner sa légitimité à la femme en parlant (aussi) au féminin

Je ne suis pas du genre féministe. Je ne me suis jamais considérée comme telle. D’ailleurs, les personnes que j’ai pu côtoyer, de près ou de loin, qui se disent, elles, féministes, me renvoient bien souvent une mauvaise image de la cause. J’ai toujours l’impression d’être face à des clichés ambulants qui prennent la mouche pour tout et n’importe quoi. Attention hein, je ne dis pas que le féminisme n’est pas une lutte légitime et que les questions de genre ne sont pas importantes, bien sûr qu’elles le sont. Mais comme souvent, j’aime être dans la nuance et, peut-être, un peu, vivre au pays des bisounours, en pensant que les « autres » ne sont pas toujours fondamentalement sexistes, machos ou même misogynes. Y’a des trucs que je trouve vraiment injustes ou inappropriés (genre les rasoirs féminins qui sont plus chers que les rasoirs pour homme ou le fait qu’on considère souvent la femme comme une petite chose fragile et sans défense) mais parfois, je trouve que ça frôle la caricature ou la paranoïa, au choix.

Je n’ai pas spécialement envie de m’étaler sur ce sujet du féminisme car je manque clairement de connaissances sur le sujet. Si je commence mon introduction par vous parler de ma position quant au féminisme contemporain, c’est parce que le sujet d’aujourd’hui, la féminisation du français, y est, malgré tout, lié.

« Autrice », vous connaissez ?

L’autre jour, était un de ces jours où mes pérégrinations internautiques m’ont mené assez loin dans les abysses du web féministes et où j’ai été plusieurs fois confrontée au mot « autrice ». Alors pour certains qui me liront ce n’est certainement pas une nouveauté, mais pour moi, c’était surprenant. Bien que j’aie entendu quelques rares fois ce mot, ça a fini par me tiquer aux oreilles. Je trouve la sonorité du mot « autrice » particulièrement peu élégante, voire assez irritante à mes oreilles et j’avais donc envie de savoir pourquoi, certaines blogueuses en font usages dans leurs écrits. Pourquoi ne pas simplement utiliser le terme « auteure » ?

Pensant encore une fois être confrontée à l’une de ces excentricités féministes, j’ai préféré comparer mes préjugés à la réalité. Alors que j’avais peur de ne pas trouver grand-chose, j’ai en fait été servie sur un plateau d’argent ! Je me suis fourrée le doigt dans l’œil, et bien profond ! Je n’avais pas face à moi un autre exemple de féminisme abusif, j’étais bel et bien face à une injustice considérable de la langue française, orchestrée depuis des siècles par nos amis les grands hommes.

Jusqu’au 17ème siècle, autrice était un mot de vocabulaire courant pour parler d’une femme qui écrivait. Même les reines, en tant qu’ambassadrices, étaient des « autrices de paix ». À cette époque on avait aussi des poêtesses, des philosophesses, des peintresses et même des mairesses. Les femmes faisaient partie intégrante de la vie intellectuelle et artistique de la société et cela se voyait, se savait et était reconnu. Au 17ème siècle, Richelieu (gros bâtard) crée la fameuse Académie Française. Vous savez, celle qui régit la langue française et qui nous dit les mots que l’on peut utiliser et ceux que l’on ne peut pas. Autour de lui, que des hommes. Pas une seule femme n’aura sa place à l’Académie Française et il faudra attendre presque 4 siècles pour que Marguerite Yourcenar, y fasse son entrée. En 2015, on ne comptait encore que 8 femmes au milieu des 725 hommes qui constituent l’Institution.

Quand les mots changent de genre et que la femme disparaît

Bref, retour au 17ème siècle. En créant l’Académie Française, Richelieu cherche à organiser et fixer la langue française. Avec tous ses potes, donc, ils se lancent dans un remaniement de la langue en proposant moult nouveautés en grammaire et en vocabulaire. C’est à coup d’arguments infaillibles que certains mots disparaissent et que des mots autrefois masculins se voit affublés d’un nouveau genre. Son but ultime étant de faire correspondre la langue avec l’image qu’ils ont de l’Homme et de la Femme. Je vous le donne en mille, tout ce qui est mou, faible, négatif et qui a soi-disant un rapport à la femme devient féminin et tout ce qui est associé au dynamisme, à la virilité et à la puissance revient au masculin. C’est à partir de ce moment-là notamment qu’on parlera d’UNE erreur, de LA douceur et DU pouvoir et d’UN aigle.

Mais les petits malins ne s’arrêtent pas là ! Non non, ils suppriment carrément tous les termes féminins faisant référence à une fonction intellectuelle. Quand, pendant des siècles, cohabitaient dans une même société des artisanes, boulangères, fromagères, poêtesses, philosophesses et médecines ; on se retrouve désormais dans une société où les plus hautes fonctions deviennent l’exclusivité du mâle. En gros, les femmes ont le droit d’être à la maison, auprès des enfants et d’exercer des métiers où on ne leur demande de ne pas trop penser. En supprimant tout ce vocabulaire féminin, on supprime avec eux, l’idée même qu’une femme puisse exercer ces fonctions.

« La grammaire du français, qui se met en place à la sortie de la Renaissance, se développe dans des milieux intellectuels souvent soutenus par le pouvoir. La plupart des métiers considérés comme moins prestigieux ont gardé les deux formes, la féminine et la masculine (artisan et artisane, boulanger et boulangère, épicier et épicière, fromager et fromagère, marchand et marchande, ouvrier et ouvrière [22], etc.) ; les métiers socialement plus valorisés, en revanche, ont perdu la forme féminine, la rareté de femmes exerçant ces métiers ayant rendu possible ces disparitions (ambassadeur, auteur, chirurgien, docteur, sculpteur, etc.). Le lien inextricable entre oppression de genre et oppression de classe se manifeste aussi dans la langue. » André Valentini dans « Autrice ou auteure, l’heure d’-eure » pour l’Obs.

Bon, les mecs voulaient quand même généraliser ces règles de genre à l’ensemble de la langue. Ça n’a pas marché mais l’idée était quand même bien là : c’est aussi à cette époque qu’on décide, entre hommes à l’Académie Française, qu’en grammaire, le masculin prévaudra toujours sur le féminin. Et ils ont la meilleure raison du monde :

« le genre du masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » Nicolas Bauzé, Grammairien.

Et on en arrive à aujourd’hui où ces mots sont encore absents de la langue. Certains ont refait surface (pharmacienne, écrivaine,…) et d’autres ont été créés pour combler le manque  –« auteure » est, par exemple, un néologisme québécois– mais l’idée de fond est toujours bien présente : les femmes ont moins de légitimité que les hommes à exercer certaines fonctions et cela donne lieu à de grandes injustices, je ne vous apprend rien. En Suisse ou au Québec, de nombreuses actions ont été menées dans le sens de la féminisation de la langue française, mais l’Académie Française, elle, refuse toujours de considérer certains mots de vocabulaire. Oui, ce sont des vieux croulants dont tout le monde, ou presque, se fout, mais n’empêche que s’ils reconnaissaient des termes comme « auteure » ou « professeure », les mentalités évolueraient certainement plus vite. Pourquoi ? Parce que la langue est intrinsèquement liée à nos pensées. Et les injustices dans le langage, se retrouvent dans les idées qui forgent et ont forgées nos sociétés. La langue reproduit les mêmes formes d’oppressions que celles que l’on trouve dans la société.

Langage et pensée, deux inséparables

Parler, c’est penser le monde d’une certaine façon. On parle de « relativité linguistique » pour exprimer le fait que chaque langage est l’expression d’un peuple avec ses coutumes, ses croyances, ses spécificités, son environnement. Il suffit de voir le nombre de mots que les Inuits utilisent pour parler de la neige pour comprendre que leur conception du phénomène climatique est bien plus profonde que la nôtre. Regardons aussi du côté des sociétés asiatiques qui ont un vocabulaire bien plus riche et varié pour parler du riz. Là où nous ne voyons qu’un grain blanc amidonné, ils l’envisagent d’une multitude de formes différentes. Pour aller un peu plus loin, nous pouvons aussi parler du fait qu’au Cambodge, lorsque les étudiants en mathématiques, atteignent un certain niveau, ils doivent s’exprimer en anglais, car leur langue ne leur permet pas d’atteindre et de comprendre certains concepts poussés. L’hypothèse de Sapir et Whorf va dans ce sens en annonçant que notre vision du monde dépend de la langue que nous parlons. La multitude de langue parlées reflètent donc la pluralité des visions du monde.

Le langage est le médiateur de notre pensée. Parler nous permet d’exprimer notre pensée. Même quand la pensée reste silencieuse, elle est exprimée, à l’intérieur de notre tête, par des mots. Pour éclaircir nos pensées, nous avons souvent recourt à l’écriture ou au dialogue : parler nous permet de faire le tri, de ranger, d’arranger et de comprendre ce qui se passe dans notre tête. Là où il n’y a pas de mot, il n’y a pas de pensée. Supprimez les mots et vous supprimez la pensée, l’idée. George Orwell nous en donnait un bel exemple dans 1984 avec la novlangue : le gouvernement contrôle l’esprit du peuple en façonnant une nouvelle langue dénuée de certains concepts.

De ce postulat, le langage est une arme puissante. Et j’en suis convaincue. Les mots ont un sens, et ce sens véhicule une idée. Lorsqu’on ne fait pas attention aux mots que l’on emploie, lorsque l’on use et abuse de certaines terminologies, on finit par les dénuer de leur sens et par la même occasion, on perd l’idée.

La féminisation du français :  » Combat de gland  » ?… ou pas.

Ce n’est, je l’admets, pas toujours évident de reconnaître que le mot véhicule l’idée. Je peux très bien parler d’un auteur, ne jamais utiliser les termes « auteure » ou « autrice » sans pour autant refuser ou nier le fait que des femmes écrivent des textes. Ce n’est pas parce que je n’emploie que la forme admise de certaines fonctions, que je n’accorde aucune légitimité à la femme dans ces domaines.

Si nos vieux ministres ont des difficultés à parler de « Madame LA ministre du travail », ont-il autant de difficulté à considérer leurs homologues féminins comme légitime ? Ce qui se passe dans les hautes sphères de notre société est-il représentatif de la pensée globale du peuple ? Et les jeunes là-dedans ? Ceux que l’on n’entend pas mais qui forment le cœur de notre société civile, ont-ils, en majorité, acquis la cause de la féminisation de la langue ? De plus, certains verront toujours le mal quelque part, certaines femmes verront toujours une forme de patriarcat dans les plus simples faits et mots. Alors, est-ce que le combat se situe réellement dans les mots ?

Certains écrivent notamment que bien que « le masculin l’emportent sur le féminin dans la langue », cela ne se vérifie pas dans la société… Pourtant, les inégalités hommes/femmes sont quotidiennes et les nombreuses causes féministes sont là pour nous le rappeler. Raphaël Haddad parle d’un langue « phallocentrique » qui prend place dans une société phallocentrée. Il y a forcément un rapport de cause à effet. Quand Richelieu a décidé d’évincer les femmes de la vie intellectuelle et politique, quand il les a, tout bonnement, supprimées de l’Histoire, il a rendu légitime la plus grande des injustices : celle de ne pas considérer la femme comme l’égal de l’homme au moment même où, les femmes, justement, commençaient à tirer leurs épingles du jeu. Plus de 400 ans plus tard, les femmes ont une meilleure place dans la société, on ne peut pas le nier. Mais quand même, on remarque que les pays qui ont admis purement et simplement la féminisation de la langue, sont aussi en avance sur les questions de sexismes.

Simple coïncidence ? Je n’en suis pas sure.

 

Si le sujet vous intéresse, voici quelques liens vers des articles qui viennent étayer mes dires et les compléter.

 

Et vous, vous en pensez quoi de la féminisation du français ? Vous utilisez le terme « autrice » ou « auteure » ? Pensez-vous que cela contribue à l’inégalité entre les hommes et les femmes ? 

 


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3 commentaires sur “Redonner sa légitimité à la femme en parlant (aussi) au féminin

  1. Effectivement, nous devons réfléchir avant de parler car chaque mot signifie quelque chose. Le sens de chacun d’eux est essentiel.
    Ton article est très intéressant et porte à réflexion, j’ai aussi appris des éléments et je t’en remercie !

  2. Ah Laure, voila un sujet hyper important!
    Contrairement à toi, j’ai été élevée dans le féminisme et je me dit féministe depuis que je suis majeure.
    Je n’appartiens à aucune asso, aucun mouvement, mais c’est sûr que j’ai des combats quotidiens qui les rejoignent parfois et notamment la féminisation de la langue. Je rectifie systématiquement quand on emploi un terme masculin pour parler d’une femme devant moi : ce n’est pas un combat de glands (haha, j’adore cette expression) : personnellement j’ai déjà entendu « non, je n’embauche pas de fille » lors d’une recherche d’emploi.
    Pour aller plus loin, tu connais l’illustratrice Diglee ? Elle était cantonnée à la BD « girly » jusqu’au jour il y a quelques années où elle a écrit un article coup de gueule sur l’absence de femmes autrices au bac de français. C’est grâce à elle que cette année, il y a eu UNE SEULE femme étudiée au programme. Bref, je te mets un ou deux liens sur le sujet , elle publie très peu mais elle dessine la plupart de ses articles.

    https://www.facebook.com/Diglee.illustration/posts/1421371164551996?comment_id=1421538714535241&reply_comment_id=1423307677691678&comment_tracking=%7B%22tn%22%3A%22R9%22%7D

    http://diglee.com/femmes-de-lettres-je-vous-aime/

    http://diglee.com/ (la c’est son dernier article, qui date du 8 mars et où elle reparle à nouveau de la féminisation de la langue)

    Bisous et continue, j’aime beaucoup ce nouveau projet !

    1. Coucou Marie !
      Je sais bien que tu es féministe et ça me fait d’ailleurs plaisir que tu accueilles bien mon article ^^ Pour le coup, j’ai grandi dans une famille très dé-politisée (ça se dit ça ?) même s’il y avait une idée générale plutôt socialiste, mes parents ne se sont jamais vraiment battus pour certaines choses. J’ai donc dû me politiser seule, et plutôt tardivement. Quand j’ai quitté le nid familial plus précisément (année de notre rencontre d’ailleurs !). Et la question du féminisme je ne me la suis jamais vraiment posée en vrai. Enfin, bien sûr il y a beaucoup de choses qui me font chier et qui m’enragent et qui rejoignent les combats féministes. Puis ces dernières années j’ai rencontré des féministes et j’avais la sensation que certaines voyaient tout de travers et prenait tout mal. Oui ces combats sont nécessaires, mais des fois il faut aussi savoir ravaler un peu son argumentaire face à des gens qui ne sont pas aussi politisés non ? Ou simplement ne pas voir le mal partout… Bref, c’est notamment pour ça que je n’arrive pas à me considérer féministe. Ceci dit, tes liens sont très intéressants et je rejoint complètement l’idée et j’aime beaucoup le travaille de Diglee. Mon éducation au féminisme commence à peine, peut-être que d’ici quelques années, j’arriverais à me définir comme une féministe ?

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