Quand les réseaux te rendent schizo

Mardi dernier, je suis allée chez le coiffeur. À la fin de mon rdv, comme il est d’usage ici en Asie, Mitch, le Senior Stylist qui a coloré mes cheveux, me propose de le suivre sur Instagram. Au moment où l’on échange nos comptes, alors qu’il voit l’écran de mon téléphone, il me demande pourquoi je n’ai pas qu’un seul compte Instagram. C’est vrai ça ! Pourquoi je switch sans arrêt entre trois ou quatre comptes différents quand j’ai la possibilité de dire tout ce que je veux sur un seul ?

Sur le coup, j’ai répondu à Mitch que cela me permettait de différencier le pro du perso. Je ne me suis pas éparpillée dans les détails, j’ai cliqué sur « suivre » et mis mon téléphone en veille. Je l’ai remercié pour le « good job », payé pour le service et je suis rentrée à la maison.

Et puis ce matin, j’y ai repensé. Pourquoi donc je ne concentre pas mes efforts sur un seul et même compte plutôt que de me la jouer community manager de pacotilles ?

L’historique de ma présence sur les réseaux sociaux

Je suis active sur trois réseaux sociaux : Facebook, Instagram et Linkedin.

Mon compte Facebook me sert principalement à relayer des vidéos ou des articles que je trouve intéressants. Souvent féministes, souvent écologiques, parfois politiques. À l’image des réflexions que je me fais sur ce blog, mon compte Facebook reflète mes idées et un peu mon mode de vie. J’utilise aussi Facebook pour ses groupes, notamment professionnels. Côté vie perso, je ne m’étale pas trop. Je poste quelques photos, mais assez peu. Sinon, j’interagis souvent avec les publications de mes proches et surtout, je discute grâce à la messagerie.

Sur Linkedin vous trouverez mon CV (à jour !) et quelques informations sur mon travail au quotidien. Ici je ne parle pas de mes convictions ni de mon mode de vie. Sur ce réseau c’est mon moi professionnel que l’on rencontre, rien d’autre.


Photo by Maria Shanina on Unsplash

Le cas Instagram

Pour Instagram, ça se complique. J’ai débuté sur ce réseau assez tardivement. Je n’en voyais pas trop l’intérêt en fait. Je me suis créé un compte perso, mais je n’aimais pas tellement montrer mon quotidien en photo. Je n’ai pas la prétention de croire que ma vie quotidienne intéresse à ce point les personnes qui me suivent. Cela dit, je comprends que l’on ait envie de partager certains moments en photos ou en vidéo. D’autant que le format est assez addictif.

Un compte pour les voyages

Et puis je suis partie en voyage. Et là, j’ai eu envie de partager mon quotidien qui prenait une tournure beaucoup plus intéressante. J’avais envie de montrer les endroits où j’allais, de partager les choses que je voyais. J’ai donc changé le nom de mon compte perso pour qu’il devienne un compte dédié au voyage. En outre, il devenait le compte Instagram de mon blog voyage.

Même si je n’ai jamais été très performante ni hyper assidue, j’ai réussi à fédérer une petite communauté. C’est vrai qu’on en retire un plaisir un peu narcissique, un peu malsain aussi. Je me suis prêté au jeu des photos instagrammable (sans jamais vraiment y parvenir). J’ai cherché à mettre en place une stratégie, bref, j’étais à fond pour gagner des followers, de la visibilité et devenir blogueuse voyage professionnelle (lol).

Un compte pour la vie « normale »

Après presque un an de voyage, j’avais cependant une frustration : au milieu des photos sélectionnées pour plaire, je ne m’autorisais pas à diffuser des moments plus spontanés, plus triviaux aussi, de ma vie quotidienne. Ma vie normale en somme. Parce que même quand on voyage, on a une vie quotidienne très normale. J’avais envie de faire des selfies moches, de partager mon thé du matin ou le joli coucher de soleil, sans réfléchir à l’impact que cela pourrait avoir sur l’harmonie de mon feed. J’ai donc recréé un compte perso en parallèle.

Sur ce compte perso, c’est juste ma vie, le plus simplement. Des photos prises sur le coup avec mon portable, quelques selfies, quelques photos de voyage. Un peu de sport. Un peu de cuisine. Je ne suis pas hyper active, mais je prends plaisir à partager quelques trucs plus perso, à être plus dans la spontanéité aussi.

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Après le rose.

Une publication partagée par Laure Emilie Sila (@lauresila) le

Un compte pour les réflexions de société

Puis, est venu le moment où j’avais aussi envie de partager mes idées. Parce qu’en fait ma vie ne se résume pas à de beaux paysages, une série de pays visités, des séances de sports et des plats végé. J’ai aussi des idées et des convictions. Je me pose aussi beaucoup de questions.

En fait, j’avais envie d’un espace plus accessible pour essayer d’augmenter la portée de ce blog. Instagram devient de plus en plus un espace militant. De nombreux comptes ont émergé ces derniers mois et sont ce que j’appelle des comptes d’idées. Ici, on s’en fiche un peu de la personne derrière les publications, ce qui compte c’est le fond, le discours, les convictions derrière. Et ça, ça me plait. J’adore ce blog mais écrire des articles me demande beaucoup de temps, que je peine à avoir malheureusement. Alors je me suis dit qu’en créant un compte insta, je pourrais pousser des réflexions plus facilement et prendre le temps de les développer plus tard, dans mes articles. C’est comme cela que j’ai créé le compte de l’ananas.

Un compte féministe

Enfin, dans ce même moment de fortes énergies créatrices (coucou Miranda Gray), j’ai voulu avoir un espace purement féministe. Le féminisme fait désormais partie de mon identité, j’avais envie de créer un espace dans lequel je pourrais permettre à d’autres femmes de s’éveiller aux questions soulevées par le féminisme.

Donc voilà, aujourd’hui, je me retrouve avec :

  • 1 compte Facebook
  • 1 compte Linkedin
  • 4 comptes Instagram (j’ai même failli en créer un 5e pour y partager quelques textes que j’écris…)

Identité réelle vs identité numérique

Là, c’est donc le moment de vous parler d’identité réelle et d’identité numérique.

L’identité réelle c’est notre identité en tant que personne physique. Cela correspond à notre état civil, mais aussi à notre personnalité dans son ensemble. En somme, c’est la façon dont nous connaissent nos proches : avec nos qualités et nos défauts, nos failles, nos forces, nos projets, nos histoires, etc.

L’identité numérique en revanche, c’est l’identité que l’on se crée sur internet. C’est notre moi virtuel. L’identité numérique est plus ou moins proche de notre identité réelle. Certains choisissent d’être les mêmes, sans filtre, et s’exposent de cette façon sur les réseaux sociaux. Quand d’autres construisent une identité de toute pièce avec un pseudo, des centres d’intérêt différents et surtout des comportements différents.

Seul maître de notre identité numérique

La différence fondamentale entre l’identité virtuelle et l’identité réelle c’est que l’on est maître de la première alors que l’on ne peut pas maîtriser la seconde en totalité. Par exemple, vous n’avez pas choisi votre prénom, ni vos qualités et vos défauts. De même, vous ne pouvez pas choisir l’impact que votre personnalité aura sur vos proches et la façon dont ils vous voient.

En revanche, l’identité numérique se contrôle, car nous sommes le seul décideur de ce que l’on poste. C’est vous qui décidez de partager telle publication ou d’écrire tel commentaire. Par des mécanismes à la fois conscients et inconscients, on se crée un « moi idéal » en gommant nos imperfections et exacerbant ce que l’on estime être le mieux de nous. Pour certains, cela frôle même la pathologie quand on lit les témoignages de ces influenceurs qui exposent une vie parfaite alors qu’au fond, leur identité réelle est en pleine crise.

La frénésie autour des réseaux sociaux nous pousse à calculer tous nos faits et gestes pour avoir l’air de, passer pour, être vu comme. Quand on est très présents sur la toile, à un moment, le décalage entre le soi réel et le soi numérique est si important que l’on ne sait même plus qui l’on est vraiment. C’est alors la porte ouverte à la perte de confiance en soi, à l’attente constante de la validation d’autrui (par les like, les commentaires, follow), mais aussi à la superficialité.


Photo by Hans-Peter Gauster on Unsplash

Trouble de la personnalité fragmentée

Cela fait un moment que je m’interroge sur mon rapport et mon utilisation des réseaux sociaux. J’en ai déjà parlé dans un article ici notamment, je pense que les réseaux sociaux ont apporté un rapport très malsain aux relations entre les gens. Le fait est que sur le Net, on se dérobe au jugement direct des autres (plus facile de dire certaines choses par écran interposé) tout en cherchant perpétuellement la reconnaissance de ces mêmes autres.

Qu’on le veuille ou non, on choisit d’avoir une présence active pour certaines mauvaises raisons. On cherche à se prouver que l’on est cultivé, aimé, admiré même. Et chaque réseau social à son ton, son style. Sur Insta on poste une vision de nous-même très photogénique, édulcorée derrière des filtres. Sur Twitter on cherche à faire partie d’un débat, à montrer que l’on s’informe, à faire les meilleures punchlines. Sur Linkedin on expose son parcours professionnel, on cherche à se vendre. Sur Facebook on montre à quel point on est bien entouré et comme notre vie est bien remplie. Pour chaque réseau, un masque, un rôle. Chaque identité numérique est alors un fragment de soi.

À la base, la peur

Le constat me fait froid dans le dos : si j’ai créé tous ces comptes, c’est surtout parce que j’avais peur du regard des gens sur moi. Peur de décevoir, peur d’ennuyer, peur de déranger. Peur que mes amis ne me reconnaissent pas. Peur qu’on ne me suive plus si mes photos de voyage ne sont pas de bonne qualité, peur que l’on me trouve chiante à me poser autant de questions sur la société, peur de mon côté féministe que j’ai eu beaucoup de mal à assumer.

J’ai créé chaque compte en me disant que ça permettrait de réunir des gens qui sont vraiment intéressés par une thématique en particulier. Et ceux qui sont intéressés par toutes les thématiques ? Ils n’ont qu’à me suivre sur tous les comptes.

À travers tous ces comptes Instagram, j’ai fragmenté ma personnalité. Un peu comme on fait une caricature, j’ai valorisé quatre de mes traits de caractère — Laure la voyageuse, Laure l’intello, Laure la féministe et Laure la normale — parce que j’avais peur d’exposer au grand jour ma personnalité dans son ensemble. Ce n’est pas évident, face à des personnes qui nous ont vu grandir ou qui nous ont connus à une époque, d’assumer que l’on a changé, évolué, grandit tout simplement.


Photo by Andrea Reiman on Unsplash

Les problèmes d’une personnalité émiettée

Mais je dois me rendre à l’évidence, ce n’est pas simple de gérer autant d’identités en même temps. Depuis que j’ai arrêté d’être en perpétuel mouvement, le compte Instagram de mon blog voyage est assez peu actif. Je ne poste presque plus de photos ni de story car je ne vois pas bien ce qu’il y a d’intéressant à partager à une communauté de voyage dans mon quotidien de sédentaire. Sédentaire en Malaisie OK, mais sédentaire quand même.

Quand Instagram devient toxique

En début d’année j’ai d’ailleurs annoncé que j’en avais marre de me forcer. En effet, j’ai développé un rapport assez toxique avec ce compte. En fait, baigner dans cet environnement très « m’as-tu-vu » m’a affecté psychologiquement. J’avais l’impression de vivre une vie de merde par rapport à celle de tous ces blogueurs voyage (qui pour la plupart, vivent comme moi…). Alors après avoir longuement hésité à supprimer le compte, j’ai simplement décidé de laisser la place à la spontanéité. Aujourd’hui, je ne poste presque plus, sauf en story quand je pars en voyage, et je ne suis plus vraiment active auprès des comptes que je suivais.

Que tu développes un syndrome de l’imposteur et que tu n’as pas le temps

Entre le compte de l’Ananas et le compte féministe, la frontière est mince et bien que la ligne éditoriale de ce dernier est assez claire, je constate que ma présence sur le compte du blog est assez maigre. De fait, je lis beaucoup d’articles intéressants chaque jour, mais je ne peux pas les partager facilement et je me demande toujours comment je peux créer du contenu à partir de mes lectures en étant sûre d’apporter de la valeur ajoutée. Coucou syndrome de la bonne élève et de l’imposteur.

Par ailleurs, créer des contenus demande du temps. Et jongler entre chaque compte et essayer de proposer des contenus de manière équilibrée n’est pas une mince affaire. Finalement, je passe plus de temps à me demander ce que je vais bien pouvoir poster, plutôt qu’à vraiment poster des choses.


Photo by Nicole Honeywill on Unsplash

Rassembler mon puzzle identitaire

Je n’ai pas le sentiment de vivre une crise identitaire. Au contraire, plus le temps passe, plus j’apprends à me connaitre et à accepter toutes les facettes de ma personnalité. Et c’est justement pour cela que je me pose tant de questions face à la multiplicité de mes identités numériques. Je suis à une période de ma vie où je me rends compte que je change beaucoup. C’est grisant, mais c’est aussi très difficile de se dire que l’on peut laisser derrière soi des êtres chers qui pourraient ne pas accepter ou ne pas comprendre cette évolution.

Ne plus avoir peur du jugement

En même temps, je n’ai pas à me conformer à ce que l’on attend de moi. Ou à ce que je pense que l’on attend de moi. Je crois de plus en plus que plus nous sommes en accord avec nous même, plus notre entourage l’acceptera. Si on ne laisse pas de place aux failles, il n’y aura personne pour s’y immiscer. Et finalement, si certaines personnes ne sont pas d’accord avec ce nouveau moi, c’est que nos chemins doivent se séparer.

J’ai donc décidé de tout rassembler. De récupérer ces fragments de Laure éparpillés pour en faire une seule et même identité numérique qui correspond au mieux à mon identité réelle. Et si j’assumais qui je suis, toutes mes identités, toutes les facettes de ma personnalité ? Je suis Laure, nomade digitale, voyageuse, féministe, végéta*ienne, intellectuelle, spirituelle. Parfois je suis en colère, parfois je me pose des questions, parfois je suis en vacances, parfois je prends de belles photos, parfois j’écris de jolis textes. Pourquoi est-ce que tout doit être cloisonné ? Il n’y a pas de code de conduite à suivre. Dans la vraie vie, si on me lance sur des questions féministes ou sur l’alimentation, j’y réponds. Si la personne en face ne connait pas mon positionnement, alors elle le découvre, sans filtre. En vrai, je ne me cache pas autant pour dire ce que je pense, je le dis et puis c’est tout.

Et assumer

Avec cet article, je vous annonce donc, à vous lecteurs, amis, parents, que je ne me cache plus. J’ai envie de partager mes découvertes, mes questionnements, mes convictions et mon quotidien au même endroit. J’ai envie de parler un jour du beau temps, de ma séance de sport et le lendemain de ce que je pense de telle polémique. J’ai envie de partager mes articles de voyage, de société et mon quotidien de rédactrice. Parce que personne n’est monomaniaque, surtout pas moi, et que considérer que mes amis qui ne voyagent pas ou ne sont pas féministes sont fermés à ces questions, c’est con.

On se retrouve donc sur mon seul et unique compte Instagram => @lauresila

3 commentaires sur “Quand les réseaux te rendent schizo

  1. Bonne décision ! Effectivement personnellement j’aime te lire ou regarder tes vidéos.. et peu importe le sujet du moment. C’est toujours intéressant. Chaque eacettfa de ta personnalité fait de toi la Laure qui change, grandit, évolue …. Notre petite Laure devient une vraie adulte engagée avec aussi une vie de tous les jours que j’aime voir pour avoir l’impression de les partager un peu .. je vais continuer a suivre tes aventures…. Celles du quotidien, toutes simples, et celles plus réfléchies.. toujours intéressantes.
    Longue vie a ton compte @lauresila

  2. C’est effectivement grandir que d’accepter que tout le monde ne peut pas nous aimer ;
    Assumer ce que l’on est….qui on est, est un travail sur soi.
    Bienvenue dans le monde de l authenticité.
    Ton article est excellent et à cogiter.
    Bisous. 😍😍😍😍😍

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