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Et toi, est-ce que tu mates ?

L’été a été fructueux. Même si je n’ai pas vraiment eu le temps de me poser pour écrire autant que je l’aurais voulu, j’ai quand même eu matière à cogiter. J’ai pas mal d’idées d’articles qui trottent dans mon esprit, mais avant que j’arrive à les coucher sur papier, il fallait que je vous écrive sur le sujet qui m’a certainement le plus préoccupé ces dernières semaines : la plage.

Alors que nous profitions de nos dernières journées en Indonésie, au bord de la mer turquoise, ma quiétude d’esprit à trop souvent été dérangée par tous ces commentaires que les gens peuvent faire sur le corps des autres. Bon, en fait soyons honnêtes deux minutes :

Tous ces commentaires que les hommes et les femmes peuvent faire sur le corps des femmes.

Voilà, c’est dit.

De l’art de critiquer

Que vous soyez un homme ou une femme, vous devez bien savoir de quoi je parle ?

« oh mince, t’as vu le cul qu’elle se paye ? », « ohlala mates un peu ses boobs », « bah dis donc, celle-là elle a un peu forcé sur le Nutella non ? », « oh mon dieu j’espère que t’auras jamais un cul comme ça » etc etc. Ça vous parle ? Je ne sais pas quelle est votre réaction face à ce genre de commentaire, ni même si vous avez tendance à en faire vous-même, mais laissez-moi vous avouer une chose : ça m’agace profondément.

Sur le coup, je n’arrivais pas à l’expliquer. Entendre ces remarques systématiques à chaque sortie plage me fatiguait et me gonflait sérieusement. Pourquoi ce besoin de toujours critiquer tout le monde ? Et surtout, pourquoi ce besoin de toujours faire des commentaires sur le corps des femmes ?

Photo by Ciprian Boiciuc on Unsplash

À force, j’en suis même venu à me demander si tout cela n’était pas une démonstration de machisme ordinaire. Une sorte de machisme inconscient et complètement banal. Parce que quand j’ai exprimé mon point de vue, on m’a répondu toujours pareil : « mais on n’fait rien de mal, c’est normal de commenter à la plage » … mouais.

Bah moi, j’trouve pas ça très normal. En fait, je trouve ça même assez irrespectueux dans le fond. C’est sans doute pour cela que ça me gêne. Je n’aimerais pas qu’on fasse des commentaires sur mon corps alors que je suis à la plage, même si je ne les entends pas.

Mater une femme est il une forme de machisme ordinaire ?

En rentrant, j’avais toujours cette petite amertume teintée d’incompréhension au fond de ma gorge. Moi je ne parle jamais du corps des hommes. En revanche, des fois, je me fais aussi des réflexions sur le corps des femmes que je ne connais pas. J’imagine qu’on est tous un peu pareil.

Ok, parfois on va croiser un beau mec et on va se dire qu’il fait plaisir à regarder. Mais je n’ai jamais la sensation de scruter un homme afin d’analyser toutes les parties de son corps en détail. En revanche, je le fais plus naturellement quand il s’agit des femmes, moi y compris. Je m’analyse, m’inspecte sous tous les angles. Quand je croise des femmes dans la rue, je les regarde aussi et dans le fond, je me compare à elles : mes fesses sont plus grosses qu’elle mais elles sont moins fermes, mes seins sont plus petits, j’ai une plus petite taille mais elle a de plus belles jambes…

A quoi cela est t-il dû ? Pourquoi faisons-nous toujours toute une histoire du corps des femmes ? A partir de quel moment passons-nous du comportement « normal » au comportement problématique ? Et pour les hommes, à partir de quand dérivons-nous vers une forme de machisme ?

Parler de machisme, au début me paraissait un peu abusé. Faut quand même pas déconner, si on ne peut même plus parler des femmes, ou va-t-on n’est-ce pas ? Mais malgré tout, persiste au fond de moi ce petit pincement. Ce n’est peut-être pas du machisme, mais en fait y’a quand même un truc qui me dérange là-dedans.

Mater est « normal », d’ailleurs ont pardonne les hommes : ils fonctionnent beaucoup plus par le regard et l’image que par la pensée. Alors mesdames, s’il vous plait, laissez les hommes mater en paix ! Non mais.

Mais les hommes se rendent-ils compte des effets que cela peut avoir sur la femme ? C’est une question qu’on se pose peu souvent en fait : qu’est -ce que mon attitude peut avoir comme effet sur autrui ? Et d’ailleurs, mon attitude a-t-elle réellement un impact sur l’autre s’il ne m’entend pas ? Je crois qu’il est important de commencer à décentrer son regard. Changeons de point de vue, creusons la question, allons plus loin :

Pourquoi fait-on des commentaires sur la femme, d’où cela vient-il et quelles en sont les conséquences ?

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Photo by Jairo Alzate on Unsplash

Pour creuser cette question, je suis allée me renseigner du côté de la psychologie sociale et de la littérature féministe. Après tout, ma première idée est de vérifier si ce comportement tient du machisme ou non.

Commençons par cette expression qui m’est apparue à l’esprit assez spontanément : machisme ordinaire. J’ai voulu cerner de plus près ce que cela pourrait signifier et si nous pouvions vraiment considérer le fait de mater comme une forme de machisme. J’ai trouvé une définition de sexisme ordinaire, tiré du site sexismeordinaire.com :

« Le sexisme ordinaire, ce sont des stéréotypes et des représentations collectives qui se traduisent par des mots, des gestes, des comportements ou des actes qui excluent, marginalisent ou infériorisent les femmes. »

Le sexisme ordinaire prend forme dans toutes les situations du quotidien, vie privée, professionnelle ou publique confondues. Les réflexions déplacées des collègues de travail, le harcèlement de rue, les violences verbales ou physique à la maison, certaines blagues ou discussions entre amis etc. Les exemples doivent être infinis. De mon point de vue donc, le fait de mater relève du machisme. A ce stade de ma réflexion je ne sais pas bien pourquoi, mais pour moi, il est clair que faire des commentaires sur le corps de la femme participe de son infériorisation.

Pourquoi regarde-t-on autant les femmes ?

Je suis donc retournée vers mon ami google et je lui ai demandé « pourquoi les hommes aiment mater les femmes ». Entre deux forums on l’on compare les femmes à des voitures ( « regarder les belle femmes comme regarder les belles voitures ou une œuvre d’art (…) faut pas croire qu’il veut aller voir ailleurs ») est apparue cette BD d’Emma, parue en octobre 2016, dans laquelle, justement, elle s’interroge sur cette pratique, après une expérience à la plage. J’aurais envie de vous reproduire la BD mais je ne peux pas, alors je vous invite vivement à la lire !

Comme elle le dit, le problème n’est pas tant de regarder et d’avoir un avis. Si nous avons des yeux, c’est bien pour observer. Le problème selon elle (et moi !), c’est de l’extérioriser et d’en faire profiter tout le monde. Le problème, c’est d’avoir tellement d’assurance qu’on en vient à ne pas être gêné d’émettre un jugement complètement subjectif alors qu’on ne nous a rien demandé.

Pour moi, c’est comme si, simplement par sa présence, une femme impliquait, de fait, une série de commentaires. Un peu comme quand on voit un truc particulier en marchant dans la rue. En écrivant ça, je me rappelle d’une fois où je sortais du collège, un papa était venue chercher son enfant en Ferrari. Je me souviens que tous les mecs de la sortie du collège étaient venus scruter la voiture, chacun y allant de son commentaire. Ceci n’a rien d’anormal, chaque fois qu’on voit une belle voiture, moto, maison dans une rue, on a tendance à faire un commentaire dessus non ? Ben voilà, c’est pareil avec les femmes.

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Photo by Benjamin Combs on Unsplash

La théorie de l’objectivation

En psychologie sociale on appelle ça l’objectivation. Dans les études féministes, on parle surtout d’objectivation sexuelle. En gros, l’objectivation, c’est le fait de déshumaniser une personne en ne prêtant attention qu’à son corps. En la déshumanisant, on en fait une chose dont on use à sa guise. Or, la particularité de l’être humain est d’être doté d’une conscience et d’un esprit, qui s’allient à son corps. Si on sépare notre corps de notre esprit, alors nous ne sommes plus vraiment considérés comme des personnes à part entière. Et si l’on n’est pas quelqu’un, nous sommes… quelque chose.

Pour Kant, le désir sexuel réduit inévitablement l’autre au statut d’objet. On se sert de l’autre pour son plaisir personnel. Pour lui, et a fortiori pour les féministes après lui, n’avoir du désir que pour un corps est dégradant pour la personne en question. En théorie, ce concept d‘objectivation sexuelle peut s’appliquer à la fois pour les hommes et pour les femmes. En pratique, la société nous prouve chaque jour que les femmes sont beaucoup plus objectivées que les hommes. Pour les féministes Mackinson et Dworkin, l’objectivation se trouve dans toutes les sphères de la société et résulterait des inégalités sociétales. Or, nous vivons dans une société patriarcale ce sont donc les femmes qui sont objectivées par les hommes.

Il suffit de se plonger quelques minutes dans le quotidien des femmes pour se rendre compte que nous sommes bien plus souvent associées à notre corps et évaluées en fonction de notre apparence. On ne compte plus le nombre de fois où l’on entend ou lit « elle est bonne ». J’sais pas vous mais moi j’entends rarement (pour ne pas dire jamais) une réflexion sur l’intelligence avérée d’une femme. On dit qu’elle est conne, chiante, bonne, moche, bien foutue sans problème. Par contre « cultivée, intelligente, maligne… » sont des compliments beaucoup moins répandus et que l’on retrouve surtout dans la sphère privée, non ?

Dans la même veine, ça m’arrive aussi d’entendre des remarques du style « Cette fille-là, laisse tomber elle est inaccessible pour moi ». Inaccessible faisant ici référence à sa plastique de rêve, bien entendu.

Certaines féministes ont d’ailleurs fait un parallèle entre la théorie de l’aliénation de Marx et l’objectivation de la femme. Pour Marx, le travail dénué de sens déshumanise, aliène. La personnalité est alors fragmentée, le corps et l’esprit ne font plus un. Pour les femmes, c’est la même chose. On remarque une fragmentation de leur personnalité par l’importance donnée, avant tout, à leur corps.

Le rôle des médias dans l’objectivation sexuelle de la femme

Vous vous en rendez-compte au quotidien ? Messieurs, vous rendez-vous compte que le corps des femmes est bien plus mis en avant que leur esprit ? Mesdames, vous rendez-vous compte à quel point « votre » corps apparaît partout ?

Quand j’en parle avec des mecs, j’ai l’impression qu’ils ne s’en rendent pas tellement compte. Le corps exhibé de la femme fait tellement partie de notre environnement quotidien qu’il parait tout à fait normal d’y être autant exposé.

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Mais si on fait un pas en arrière, un arrêt sur image et qu’on prend le temps de regarder autour de nous avec un œil critique, il n’y a plus de doute possible : le corps de la femme est partout.

Nous vivons dans une société de l’image. Les médias jouent un rôle immense dans nos vies et dans nos comportements. Le problème c’est qu’ils agissent sur nous de manière inconsciente. On ne compte plus le nombre d’images que l’on voit défiler par jour, dans lesquelles le corps de la femme est exposé. En fait c’est bien simple : la femme (enfin son corps) fait vendre. Et si en plus elle est a poil, elle fait encore plus vendre. Pourquoi ? Parce qu’elle attire l’œil.

On use et on abuse de corps de femmes nus, tronqués de leur visage voir même de leur tête. Ne comptent principalement que leurs seins, leurs fesses, leur cambrure et leur bouche. Le reste, c’est du bonus. Le corps féminin est hyper-sexualisé, toujours dans des positions ou des postures qui collent aux fantasmes masculins. Et je ne vous parle pas du mythe citadin de la passante qui, incarne aussi un véritable fantasme.

Si vous ne me croyez pas, je vous propose d’ailleurs de regarder cette vidéo. Les textes sont en anglais (mais simples à comprendre) mais les images parlent d’elles-mêmes.

Avec toutes ces images autour de nous, comment ne pas prendre, la femme que l’on croise au détour d’une rue, pour une autre affiche publicitaire après tout ?

Je me mates, tu me mates, il/elle/on me mate

L’objectivation sexuelle de la femme est omniprésente et la manière la plus répandue (et certainement la plus inconsciente) d’objectiver une femme, c’est de la reluquer. Mater directement dans la rue ou à la plage et indirectement à travers les films et la publicité. Chez nos amis anglo-saxons, ils appellent ça le « male Gaze » autrement dit, le regard insistant masculin. Regard qui, trop souvent s’accompagne de commentaires complètement déplacés.

Le problème c’est, comme l’a démontrée Bartky en 1990, que les femmes finalement se sentent constamment épiée et regardée. Si vous êtes une femme et que vous me lisez (je sais d’ailleurs que vous êtes en majorité 😉 ) vous devez bien savoir de quoi je parle. Ne pas être tellement à l’aise avec son corps, même quand on est seule chez soi, avoir du mal à assumer sa nudité…

En fait, les diktats de la mode, les nombreuses disciplines que l’on s’impose ou qui nous sont imposées par la société nous pousse à avoir, sur nous même, un regard extérieur sur notre corps. Il faut que nous soyons belles, minces, bien épilées, il faut que nous soyons discrètes et féminines, alors on s’inspecte et on se critique. On appelle ça l’auto-objectivation. Nous avons tellement intériorisé le regard masculin que nous le reproduisons sur nous-même. Ah la psychologie humaine !

Vous pensez bien que tout cela n’est pas anodin et que psychologiquement, l’(auto-)objectivation à un impact. Ce n’est pas pour rien que les maladies mentales sont plus largement décelées chez les femmes que chez les hommes. Les complexes, la perte de confiance en soi, la dépression, les troubles alimentaires et sexuels en sont des conséquences directes.

J’suis désolée de casser l’ambiance comme ça les gars, mais non, mater n’est pas si anodin. Je ne souhaite pas jeter la pierre à tous les hommes hein, je sais bien que tout cela relève de mécanismes inconscients et bien ancrés. Je sais aussi que si, individuellement, on vous demande votre avis, vous n’aurez jamais aucune mauvaise intention derrière un regard baladeur.

Mais éveiller les consciences est important.

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Photo by jim flores on Unsplash

Nous vivons dans une société patriarcales dans lequel la position d’homme (blanc) hétérosexuel domine. Qu’on le veuille ou non, et même s’il y a eu des améliorations ces dernières décennies. Le nier, c’est encore une fois marquer l’infériorité de la femme dans le monde. Pour que les choses évoluent, je suis persuadée qu’il faut que chacun fasse un petit effort. Concernant cette fâcheuse habitude de commenter et de reluquer, peut-être faudrait-il que chacun de nous réfléchisse à sa pratique et modifie son comportement, petit à petit.

Parce qu’honnêtement, quand je relis les témoignages de Paye ta Shnek, ça me fout en colère. La femme n’est pas un objet, n’est pas un fantasme disponible à volonté, n’est pas l’équivalent d’une belle voiture ou d’une belle moto. Nous sommes des êtres humains, à part entière, dotées d’un esprit complexe. Nous méritons le même respect.

Alors s’il vous plait, la prochaine fois que vous allez à la plage, prenez un bon bouquin, mangez une glace ou des chichis mais arrêtez d’inspecter le cul de la voisine ou les seins du groupe de copine qui passe.

 

Et toi, est-ce que tu mates ? Et les femmes, comment le vivez-vous ?
On en parle dans les commentaires ?

 

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Les articles qui m’ont servi pour écrire :

L’objectivation sexuelle des femmes : un puissant outil du patriarcat – Introduction

Le « male gaze » (regard masculin)

Wikipedia – Théorie de l’objectivation

 


Hep Hep Hep ! Tu vas pas partir comme ça ? Tiens, ça te dit pas d’aller lire cet article « Faut-il être riche pour changer ses habitudes ? »




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1 commentaire sur “Et toi, est-ce que tu mates ?

  1. « Nous avons tellement intériorisé le regard masculin que nous le reproduisons sur nous-même. »
    Tellement vrai !
    Depuis qu’on en a parlé, je tique sur plus de propos. Je ne sais pas si je m’y étais habituée avant ou si c’est un hasard mais ça faisait des années que je n’avais pas entendu un « elle est bonne » et je l’ai entendu il y a quelques jours. Ça a fait saigné mes oreilles…
    Je mate énoooormément, tout le temps, tout le monde, parce que les visages et les corps me fascinent.
    Non en fait la vérité c’est que je mate surtout des femmes.Ce sont aussi elles que je photographie en grande majorité. Porqué ? Je les trouve plus intéressantes, plus complexes dans leur beauté, plus grâcieuses dans leurs différences, plus humaines ?

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